Le jour où la Grand-Place passa au tribunal

Firmin Brolmans avait toujours trouvé que les maisons de la Grand-Place en faisaient un peu trop.
Elles se tenaient là, couvertes d’or, de statues, de colonnes et de petits personnages en pierre qui regardaient les passants comme s’ils connaissaient le prix exact de leurs chaussettes. Même le dimanche matin, quand Bruxelles avait la tête dans son café, elles restaient droites et dignes, avec cet air de vieilles dames qui attendent des excuses depuis 1695.
Ce jour-là, pourtant, quelque chose clochait.
Le ciel était descendu si bas qu’il semblait vouloir vérifier les permis de bâtir. De gros nuages noirs s’entassaient au-dessus des façades, lourds comme des dossiers communaux jamais traités. Les touristes avaient disparu. Les terrasses repliaient leurs parasols. Même les pigeons s’étaient réfugiés sous les corniches, ce qui, à Bruxelles, constitue généralement un signe de fin du monde.
Firmin traversait la place avec un sachet de caricoles dans une main et une convocation dans l’autre.
Le document, glissé le matin même sous sa porte, portait le cachet de la Ville et cette mention peu rassurante :
PRÉSENCE OBLIGATOIRE – AUDIENCE ARCHITECTURALE EXTRAORDINAIRE.
— Encore une affaire de corniche, avait-il soupiré.
À peine eut-il atteint le centre de la place que les cloches de l’Hôtel de Ville sonnèrent treize coups.
Firmin les compta deux fois.
Treize.
— Ça commence bien, fit-il.
Alors les façades se mirent à bouger.
Pas beaucoup. Juste ce qu’il fallait pour que personne ne puisse l’accuser d’avoir bu trop tôt. Une statue tourna la tête. Un fronton fronça les sourcils. La Maison du Roi redressa ses tours comme un greffier qui vient d’apercevoir un retardataire.
Une voix grave descendit des pierres :
— Firmin Brolmans ?
Il leva la main.
— Présent. Mais je précise que je n’ai rien construit.
Les fenêtres de la place s’illuminèrent toutes en même temps.
— Vous êtes cité comme témoin dans l’affaire opposant la Grand-Place de Bruxelles au ciel.
Firmin regarda les nuages.
— Et qu’est-ce qu’il a encore fait, le ciel ?
Un grondement roula au-dessus des toits.
La Maison des Brasseurs prit la parole :
— Il nous menace de pluie depuis six heures sans fournir le moindre formulaire.
— Ah.
— Il refuse également de préciser s’il s’agit d’une averse, d’une drache ou d’un déluge patrimonial.
Firmin hocha la tête. C’était sérieux. À Bruxelles, on pouvait supporter beaucoup de choses, mais pas l’imprécision météorologique.
Il posa son sachet de caricoles sur un pavé et leva les yeux vers les nuages.
— Écoutez, monsieur le Ciel, dit-il, on ne peut pas rester comme ça. Soit vous pleuvez, soit vous rentrez chez vous. Les gens ont des frites à manger.
Un éclair fendit l’obscurité.
Les maisons poussèrent un cri collectif.
Puis une seule goutte tomba.
Elle atterrit exactement sur la convocation de Firmin, effaçant l’heure, le motif et le nom du service compétent.
Le tonnerre se tut.
Les façades retrouvèrent leur immobilité.
Les touristes revinrent presque aussitôt, appareils photo levés, sans se douter qu’ils venaient de manquer le premier procès météorologique de l’histoire belge.
Firmin ramassa son sachet.
Au dos de la convocation, une nouvelle phrase venait d’apparaître, écrite d’une encre grise qui sentait la pierre mouillée :
AFFAIRE CLASSÉE SANS SUITE.
LE CIEL DISPOSE D’UN DÉLAI DE TRENTE JOURS POUR INTRODUIRE UNE NOUVELLE DRACHE.
Firmin replia le papier et reprit son chemin.
Derrière lui, tout en haut de l’Hôtel de Ville, saint Michel lui fit discrètement un clin d’œil.
Firmin décida de ne rien dire.
À Bruxelles, quand les statues commencent à vous reconnaître, il vaut mieux changer de bistrot.
Photographie et texte : Marc Bailly
Cette histoire appartient à l’univers des Affaires étranges de Firmin Brolmans.



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