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Le dernier homme à baisser son arme

8 août
5 min de lecture

Le dernier homme à baisser son arme

Le premier coup de feu ne fut jamais tiré.

C’est ce qui rendit l’affaire si difficile à raconter.

Didier entra dans le bar à vingt-trois heures quarante-deux, cinq minutes avant l’heure indiquée au dos de la photographie. Il s’arrêta sur le seuil, la main dans la poche de son manteau, refermée autour de la crosse du pistolet.

La salle ressemblait exactement à l’image.

Le comptoir en briques. Les tables repoussées contre les murs. Les panneaux de bois aux reliefs géométriques. Jusqu’aux trois hommes immobiles près de l’entrée, comme s’ils attendaient depuis des heures qu’on leur donne la permission de respirer.

La photographie était arrivée trois jours plus tôt, dans une enveloppe sans timbre ni adresse. Un tirage noir et blanc, au grain épais, montrant deux hommes se tenant en joue dans ce même bar.

Didier avait immédiatement reconnu son dos, sa veste et le pistolet hérité de son père.

En face de lui, un inconnu épaulait un fusil.

Au verso, quelqu’un avait écrit :

Vendredi. 23 h 47. Le dernier à baisser son arme rentrera chez lui.

Didier avait d’abord pensé à une mauvaise plaisanterie. Puis il avait découvert le nom du bar sur une enseigne visible à l’arrière-plan. Le Palindrome. Un établissement qu’il ne connaissait pas, à l’autre bout de la ville.

Il aurait pu prévenir la police.

Il aurait pu jeter la photo.

Il aurait surtout pu rester chez lui.

Mais aucune de ces décisions n’expliquait comment un inconnu avait pu photographier une scène qui n’avait pas encore eu lieu.

L’homme au fusil l’attendait près du comptoir.

Il avait le visage fatigué, les cheveux collés au front et la respiration courte. Son arme était posée devant lui, mais ses mains ne la quittaient pas.

— Didier ? demanda-t-il.

Didier ne répondit pas.

— Je m’appelle Yves.

— Pourquoi êtes-vous ici ?

Yves eut un rire sec.

— Pour la même raison que vous, j’imagine.

Il sortit lentement une photographie de sa veste et la fit glisser sur la table.

Didier reconnut la scène, mais prise depuis l’autre côté. Cette fois, c’était son propre visage que l’on voyait derrière le pistolet. Ses yeux semblaient plus vieux. Effrayés, peut-être. Ou résignés.

Au dos figurait la même phrase.

Le dernier à baisser son arme rentrera chez lui.

— Vous me connaissez ? demanda Didier.

— Non.

— Vous savez qui a pris ces photos ?

— Non plus.

Un bruit de verre tinta derrière le comptoir.

Les deux hommes se tournèrent.

Il n’y avait personne.

Pourtant, une bouteille venait d’apparaître sur une étagère. Didier en était certain : elle ne s’y trouvait pas quelques secondes plus tôt.

Une grande bouteille sombre, coiffée d’une étiquette blanche.

Il regarda la photographie qu’il tenait encore.

La bouteille y figurait.

— Nous sommes en train d’entrer dans l’image, murmura Yves.

L’horloge au-dessus du bar indiquait vingt-trois heures quarante-six.

Didier sortit son pistolet.

Yves saisit le fusil.

Le mouvement leur parut naturel, presque imposé. Comme s’ils l’avaient répété des dizaines de fois dans un rêve oublié.

Autour d’eux, les autres clients ne bougèrent pas. Un homme assis près du mur gardait son verre suspendu à quelques centimètres de ses lèvres. Une femme se tenait derrière le comptoir, le visage tourné vers eux. Didier ne se souvenait pas de l’avoir vue entrer.

Personne ne semblait surpris.

— Ne levez pas votre arme, dit Didier.

— Vous venez de lever la vôtre.

— Parce que vous avez pris le fusil.

— Je l’ai pris parce que vous sortiez votre pistolet.

Le canon du fusil remonta.

Celui du pistolet aussi.

Ils occupaient maintenant exactement la place indiquée sur les photographies.

Entre eux, le comptoir formait une frontière dérisoire.

L’aiguille des secondes avançait avec un bruit démesuré.

Quarante-cinq.

Quarante-six.

Yves plissa les yeux.

— La phrase ne dit pas que celui qui tire rentrera chez lui.

— Elle dit que ce sera le dernier à baisser son arme.

— Alors nous n’avons qu’à les baisser en même temps.

— Et comment comptez-vous vérifier cela ?

Yves ne répondit pas.

Vingt-trois heures quarante-sept.

Quelque part dans la salle, un déclencheur photographique claqua.

Didier sursauta. Son doigt se crispa sur la détente.

— Ce n’est pas vous que je dois tuer, dit soudain Yves.

— Je m’en doutais un peu.

— Ce n’est pas moi non plus que vous êtes venu tuer.

Didier sentit la sueur couler le long de sa tempe.

— Non.

— Alors quelqu’un veut seulement savoir lequel de nous deux aura le plus peur.

Un second déclic retentit, plus proche.

Cette fois, Didier aperçut un éclat dans le miroir derrière le bar. Une silhouette s’y tenait, entre Yves et lui. Très grande. Trop mince. Le visage entièrement dissimulé par un appareil photographique ancien.

Il se retourna.

Il n’y avait personne.

Dans le miroir, pourtant, la silhouette était toujours là.

Elle tenait l’appareil braqué sur eux.

— Vous la voyez ? demanda Didier.

— Oui.

— À trois, dit-il. Nous baissons nos armes.

Yves acquiesça.

— Un.

La silhouette régla son objectif.

— Deux.

Les lumières du bar vacillèrent.

— Trois.

Les deux hommes abaissèrent leur arme.

Au même instant, le miroir éclata.

Le bruit fut aussi violent qu’une détonation. Les clients se jetèrent au sol. Les lampes s’éteignirent. Didier entendit Yves jurer, une chaise tomber, puis le fracas d’une porte que l’on ouvrait.

Lorsqu’un éclairage de secours se ralluma, le bar était vide.

Plus de clients.

Plus de femme derrière le comptoir.

L’horloge avait disparu.

Seuls Didier et Yves se tenaient encore au milieu de la salle, leurs armes pointées vers le sol.

Sur le comptoir reposait une photographie humide.

Elle les montrait quelques secondes plus tôt, face à face, au moment précis où ils abaissaient leurs armes.

Dans le miroir, entre eux, la silhouette tenait toujours son appareil.

Mais elle ne les photographiait plus.

Son objectif était tourné vers l’endroit depuis lequel Didier regardait l’image.

Vers lui.

— Partons, dit Yves.

Ils sortirent sans se retourner.

Dehors, la rue était déserte. Les vitrines voisines étaient condamnées par des planches. Au-dessus de la porte, l’enseigne du Palindrome pendait de travers, mangée par la rouille.

Une affiche municipale annonçait la démolition prochaine du bâtiment.

ÉTABLISSEMENT FERMÉ DEPUIS 1998.

Didier relut deux fois la date.

Lorsqu’il leva les yeux, Yves s’éloignait déjà.

— Attendez !

L’homme au fusil s’arrêta.

— La phrase mentait, dit Didier. Nous avons baissé nos armes ensemble et nous sommes tous les deux sortis.

Yves le regarda longuement.

— Elle ne disait pas que le premier mourrait ici.

Puis il reprit sa marche.

Didier ne le revit jamais.

Pendant des années, il conserva la photographie dans un tiroir sans oser la montrer. Peu à peu, il se persuada que cette nuit n’avait été qu’un piège élaboré, une mise en scène, peut-être même un tournage clandestin auquel on l’avait mêlé sans son consentement.

Jusqu’au matin où il ressortit le tirage.

Quelque chose avait changé.

Yves tenait toujours son fusil baissé.

Mais Didier, lui, braquait de nouveau son pistolet.

Pas sur Yves.

Sur le photographe.

Au dos de l’image, une nouvelle phrase était apparue :

Il reste toujours quelqu’un hors du cadre.

Cette nuit-là, peu avant vingt-trois heures quarante-sept, Didier entendit un appareil photographique se déclencher dans la pièce voisine.

Il vivait seul.

Cette fois, il ne prit pas son arme.

Il attendit simplement que la porte s’ouvre.


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