La ville où les trains ne s’arrêtent plus

Le premier matin, personne ne s’inquiéta.
Le train de 7 h 42 entra en gare comme d’habitude, ralentit à l’approche du quai, puis poursuivit sa route sans ouvrir les portes.
Quelques voyageurs levèrent la tête de leur téléphone. Une femme fit deux pas en avant, comme si elle pouvait encore obliger la rame à s’arrêter par la seule force de son étonnement.
— Hé !
Le conducteur ne regarda pas dans leur direction.
Le train disparut derrière les immeubles.
Quelqu’un consulta l’écran d’affichage.
7 h 42 — supprimé.
— Ils auraient pu prévenir.
C’était l’explication la plus raisonnable. Elle fut donc immédiatement adoptée.
Parmi les voyageurs, Marc Delvaux photographia le train qui s’éloignait. Il ne savait pas vraiment pourquoi.
À 7 h 58, le train suivant passa lui aussi.
Sans s’arrêter.
Cette fois, ils furent plusieurs à protester. Un homme en costume frappa du plat de la main contre la vitre d’un wagon au moment où celui-ci glissait devant lui.
Les passagers, à l’intérieur, semblaient aussi surpris qu’eux.
Une petite fille colla son visage contre la vitre.
Elle regarda les gens sur le quai.
Puis la gare disparut derrière elle.
À huit heures vingt, il y avait près de cent personnes sur le quai.
Les téléphones étaient sortis.
On appelait les employeurs, les écoles, les collègues. On photographiait les panneaux. On filmait les trains qui continuaient de traverser la gare sans s’arrêter.
À neuf heures, un message apparut enfin sur les écrans :
PERTURBATION INDÉTERMINÉE.
Personne ne remarqua tout de suite le choix du mot.
À midi, les bus ne s’arrêtèrent plus non plus.
Ils roulaient toujours dans l’avenue qui longeait la gare. Les chauffeurs ralentissaient à hauteur des arrêts. Certains semblaient même essayer de freiner.
Mais les véhicules continuaient.
Comme poussés par quelque chose.
Une vieille dame se plaça au milieu de la chaussée.
Un bus arriva.
Les gens crièrent.
Elle resta là, son cabas à la main.
Le bus ralentit.
Il ralentit encore.
Puis, à quelques mètres d’elle, il se déporta doucement, contourna la vieille dame et reprit sa route.
Le chauffeur avait le visage blanc.
Elle le regarda s’éloigner.
— Il m’a vue.
Personne ne répondit.
— Je vous dis qu’il m’a vue.
Oui.
Ils l’avaient tous vu.
Dans l’après-midi, les voitures commencèrent à avoir le même comportement.
On pouvait quitter la ville.
Pas y entrer.
Les véhicules venant de l’extérieur rataient systématiquement les sorties. Les conducteurs expliquaient plus tard qu’ils avaient voulu tourner, qu’ils avaient mis leur clignotant, qu’ils avaient même senti leurs mains déplacer le volant.
Mais quelque chose les avait ramenés dans l’axe de la route.
Un homme essaya vingt-trois fois.
Il publia la vidéo sur les réseaux sociaux.
Vingt-trois passages devant le même carrefour.
Vingt-trois tentatives.
Vingt-trois fois, sa voiture continua tout droit.
La vidéo fut regardée plusieurs millions de fois avant le soir.
À vingt-deux heures, le pays entier parlait de la ville.
À minuit, le gouvernement publia un communiqué.
À une heure quinze, le communiqué fut retiré.
À deux heures du matin, personne ne dormait vraiment.
Le lendemain, les trains circulaient encore.
Depuis les quais, on les voyait traverser la gare.
Plus lentement qu’avant.
Presque silencieusement.
Les habitants s’étaient rassemblés derrière les lignes de sécurité. Certains brandissaient des pancartes.
ARRÊTEZ-VOUS
NOUS SOMMES ICI
VOUS NOUS VOYEZ ?
Les voyageurs répondaient.
Ils levaient les bras. Ils prenaient des photos. Ils collaient leurs paumes contre les vitres.
Une femme écrivit quelque chose sur son téléphone et plaqua l’écran contre la fenêtre.
Un garçon sur le quai lut le message à voix haute :
— On essaie.
Un autre train passa.
Une pancarte apparut derrière une vitre.
IMPOSSIBLE DE DESCENDRE
Puis une autre :
LES PORTES NE S’OUVRENT PAS
Puis une troisième :
VOTRE GARE N’EST PLUS SUR LA LIGNE
Quelqu’un rit.
Un petit rire sec.
Personne ne sut quoi en faire.
Les journalistes arrivèrent jusqu’à la limite.
Ils installèrent leurs caméras de l’autre côté du boulevard. On distinguait leurs silhouettes. On pouvait leur parler au téléphone. On pouvait les voir en direct à la télévision.
Mais aucun ne parvenait à franchir le carrefour.
Une journaliste tenta de venir à pied.
La foule l’encouragea depuis l’autre côté.
Elle avança.
Dix mètres.
Vingt mètres.
Puis elle s’arrêta.
Elle fronça les sourcils. Regarda autour d’elle.
Et fit demi-tour.
— Pourquoi vous repartez ? cria quelqu’un.
Elle ne semblait pas l’entendre.
Quelques minutes plus tard, elle expliqua en direct :
— Je ne sais pas.
Elle avait les larmes aux yeux.
— J’avais l’impression… qu’il n’y avait rien devant moi.
Le troisième jour, les livraisons cessèrent.
Le quatrième, les poubelles ne furent plus ramassées.
Le cinquième, les habitants commencèrent à s’organiser.
Les supermarchés ouvrirent leurs réserves. Les restaurants distribuèrent leurs produits frais. Les voisins qui ne s’étaient jamais parlé apprirent les prénoms les uns des autres.
On dressa des tables sur les places.
Des enfants jouèrent au football au milieu des rues.
Pendant quelques heures, cela ressembla presque à une fête.
Une fête dont personne n’aurait voulu connaître la raison.
Le ciel resta gris toute la journée.
Le sixième matin, Marc Delvaux redescendit sur le quai avec son appareil photo.
Il habitait à trois rues de la gare depuis onze ans.
Il photographiait rarement son propre quartier. Il trouvait toujours qu’on photographie mieux ce qu’on est sur le point de perdre.
Cette pensée le troubla.
Il leva son appareil.
Les immeubles noirs.
Les lignes électriques.
Les rails.
Les quais.
Le ciel lourd.
Il prit une première photographie.
Puis une deuxième.
À travers l’objectif, quelque chose lui parut différent.
Il abaissa l’appareil.
Tout semblait normal.
Il regarda de nouveau dans le viseur.
L’immeuble situé derrière la gare avait disparu.
Marc fronça les sourcils.
Il prit la photo.
Sur l’écran : le ciel.
Rien d’autre.
Il leva les yeux.
L’immeuble était toujours là.
Il photographia encore.
Cette fois, l’autre bâtiment avait disparu lui aussi.
Il changea d’objectif. Vérifia ses réglages. Nettoya la lentille.
Photographia la rue.
Sur l’image, plusieurs façades manquaient.
À leur place, un espace gris.
Sans profondeur.
Sans horizon.
Marc rentra chez lui.
Dans les heures qui suivirent, les réseaux sociaux se remplirent de photographies semblables.
Sur certaines, des rues disparaissaient.
Sur d’autres, des maisons.
Parfois un morceau de trottoir.
Une voiture.
Un arbre.
Les choses étaient toujours là.
On pouvait les toucher.
Les habitants continuaient à y vivre.
Mais les appareils photographiques ne les voyaient plus.
Puis les caméras cessèrent de les voir également.
Les télévisions installées autour de la ville diffusaient désormais des images étranges : une portion de ville trouée de zones grises.
Une journaliste murmura :
— On dirait que l’image ne sait plus quoi mettre là.
Cette phrase circula beaucoup.
Le septième jour, les cartes furent modifiées.
Ce fut un adolescent qui s’en aperçut. Il cherchait l’adresse de sa petite amie.
L’application indiquait :
Adresse introuvable.
Il essaya celle de ses parents.
Introuvable.
La gare.
Introuvable.
L’hôpital.
Introuvable.
À dix-neuf heures, la ville avait disparu de toutes les cartes numériques.
Les anciennes cartes papier existaient encore.
On les photographia.
Sur les photos, la zone concernée apparaissait blanche.
Les habitants écrivirent leurs noms sur les murs.
NOUS SOMMES ICI.
Ils inscrivirent les noms des rues.
Les numéros des maisons.
Les dates de naissance.
Ils imprimèrent des photographies. Remplirent des carnets. Créèrent des listes.
Personne ne savait exactement pourquoi.
Peut-être parce qu’il existe un moment où écrire son nom devient une manière de résister.
Le huitième jour, les appels téléphoniques commencèrent à se couper.
Pas complètement.
Au milieu des conversations.
— Allô ?
— Oui, je suis là.
— Je ne t’entends plus.
— Je suis là.
— Allô ?
Les habitants criaient dans leurs téléphones.
Je suis là.
Toujours cette phrase.
Comme si elle pouvait suffire.
Le neuvième jour, un train traversa la gare à 7 h 42.
Marc était sur le quai.
Il photographiait chaque rame depuis le début. Il avait maintenant plusieurs milliers d’images.
Il connaissait presque certains voyageurs.
La petite fille qui collait son visage contre la vitre.
L’homme aux écouteurs rouges.
La femme qui lisait toujours le même livre.
Ils passaient chaque matin.
Puis chaque soir.
Comme si la ligne traversait encore normalement la ville.
Le train approcha.
Marc leva son appareil.
La rame entra dans la gare.
Lentement.
Très lentement.
Il regarda dans le viseur.
Il baissa l’appareil.
Regarda directement.
Puis regarda encore dans le viseur.
Ses mains commencèrent à trembler.
Les wagons étaient vides.
Toutes les places.
Tous les couloirs.
Toutes les voitures.
Personne.
Pourtant, lorsque Marc abaissa l’appareil, les voyageurs étaient là.
La petite fille.
L’homme aux écouteurs.
La femme au livre.
Ils regardaient le quai.
Marc photographia.
Vide.
Il recommença.
Vide.
La petite fille leva la main.
Marc resta immobile.
Elle posa sa paume contre la vitre.
Puis elle articula quelque chose.
Marc s’approcha.
Il crut d’abord qu’elle disait :
On vous voit.
Mais ce n’était pas cela.
Le train avançait presque au pas.
La petite fille répéta.
Cette fois, Marc comprit.
Vous disparaissez.
Le train quitta la gare.
Le dixième jour, il n’y eut aucun train.
Les rails restèrent silencieux du matin au soir.
Les habitants descendirent malgré tout sur les quais.
Ils attendaient.
Personne ne savait quoi.
Vers dix-sept heures, le ciel devint presque noir.
Marc installa son appareil sur un trépied.
Il choisit un cadre large.
Les rails au premier plan.
Le quai.
Les immeubles.
Les fils électriques traversant le ciel.
Une ville entière enfermée dans quelques centimètres d’image.
Il déclencha.
La photographie apparut sur l’écran.
Les rails étaient là.
Le quai aussi.
Les câbles.
Le ciel.
Mais les immeubles avaient disparu.
Marc prit une autre photo.
Cette fois, le quai avait disparu.
Il en prit une troisième.
Il ne restait que les rails.
Puis une quatrième.
Seulement le ciel.
Autour de lui, pourtant, les habitants parlaient.
Les enfants couraient.
Les immeubles se dressaient toujours au-dessus de la gare.
Une femme passa près de lui.
— Vous photographiez quoi ?
Marc regarda l’écran.
Un rectangle gris.
Il hésita.
Puis il répondit :
— Une ville.
La femme sourit poliment.
Elle regarda autour d’elle.
— Quelle ville ?
Marc ouvrit la bouche.
Il connaissait la réponse.
Bien sûr qu’il la connaissait.
Il y vivait depuis onze ans.
Il y avait aimé.
Il y dormait.
Il avait photographié ses rues.
Il chercha le nom.
La première syllabe lui vint presque.
Puis elle disparut.
Il pensa à son adresse.
Aux enveloppes reçues chez lui.
Au panneau devant la gare.
À ces lettres qu’il avait lues des milliers de fois sans jamais vraiment les regarder.
Rien.
La femme attendait.
Marc regarda les rails.
Au loin, très loin, une lumière apparut.
Un train.
Il avançait vers eux.
Pour la première fois depuis dix jours, il ralentissait réellement.
Marc sentit les gens se taire autour de lui.
La rame entra dans la gare.
Les freins crièrent.
Le train s’immobilisa.
Les portes s’ouvrirent.
Personne ne descendit.
À l’intérieur, toutes les places étaient vides.
Sur les écrans du quai, une seule phrase apparut.
TERMINUS.
Les habitants restèrent immobiles.
Puis, quelque part derrière Marc, quelqu’un demanda :
— On va où ?
Personne ne répondit.



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